Les femmes Boisboissel dans la Résistance

Cette page est tirée d'un article publié en juin 2019 dans la revue "Tudgentil Breizh", dirigée par Jakez de Poulpiquet

Tiphaine                                                                     Suzon

            Tiphaine Mac Donald Lucas, née Boisboissel             Suzanne Hugounenq, née Legrand

                              1884-1965                                                                                            1913-1982                  

Toutesmedailles

Ces deux femmes recurent les décorations suivantes:  Officier de la Légion d'Honneur, Croix de Guerre 39-45, Medal of Freedom, Médaille de la Résistance

(Tiphaine fut également Officier de l'ordre du Mérite Agricole)


Dans la continuité des hauts faits d’armes que la famille de Boisboissel a réalisés durant sa longue histoire depuis le moyen-âge en Bretagne et en France, il convient de montrer l’exemplarité de ses membres lors de la seconde guerre mondiale. En effet, durant cette difficile période, il est des faits peu connus par les générations actuelles de cette famille, que sont les activités de résistance effectuées lors de la seconde guerre mondiale par les femmes de cette famille restées sur le sol français alors que les hommes en âge de combattre étaient tous partis au front. Peu disertes sur les évènements qu’elles vécurent, comme nombre de personnes ayant vécu dans leur chair des expériences terribles, il convient ici de faire mémoire de leur héroïsme à travers les quelques témoignages que nous avons pu recueillir.

Cet article présentera plus particulièrement les faits de résistance et de déportation de quatre d’entre elles : Simone de Keranflec’h Kernezne, née Boisboissel, sa demi-sœur lady Tiphaine Mac Donald Lucas, née Boisboissel, et les deux filles de Tiphaine, Héliane et Suzanne Legrand.

Simone, la demi-sœur du général Yves de Boisboissel, née du premier mariage de son père Charles-Edmond de Boisboissel avec Louise-Marie Hamon de la Porte, reste quant à elle sur la terre bretonne familiale, au château du Quellenec, en Saint-Gilles-du-Vieux-Marché, propriété de son mari Hervé-Charles de Keranflec’h Kernezne, ancien député et sénateur des Côtes-du-Nord. Elle porte toujours dans son cœur une terrible épreuve, celle d’avoir perdu ses deux uniques fils à la première guerre mondiale, le sous-lieutenant saint-cyrien Alain le jour de ses vingt ans en 1915, et son autre fils le sous-lieutenant Pierre en 1918. Le frère de Simone, le sous-lieutenant Henri de Boisboissel, fut également tué durant ce terrible conflit à la bataille de Souchez-Vimy, en Artois, le 1er Octobre 1915.

Son autre sœur Tiphaine reste elle aussi en France, habitant la ville de Saint-Cloud. Elle a également eu la douleur de perdre son premier mari Franz Legrand, lieutenant de vaisseau lors de la bataille des Dardanelles sur le cuirassier Bouvet qui sauta sur une mine en 1915. Infirmière à la Croix Rouge, elle soigne les officiers blessés britanniques et c’est ainsi qu’elle fait la connaissance de Lord Richard Mac Donald Lucas avec lequel elle se remarie en 1917. Mais de nouveau le destin les frappe lorsque leur fils Edmond Jacky, né en 1920 et aspirant de marine dans la Royal Navy, est perdu en mer en 1940 sur le HMS Glasgow, également le jour de ses vingt ans. De son premier mariage, Tiphaine a eu deux filles, Suzanne, dite Suzon, qui vit avec elle à Paris et Héliane qui les quittera très rapidement pour rejoindre les Forces Françaises Libres en Angleterre.

Ces quatre femmes, Tiphaine Mac Donald Lucas, née Boisboissel, Suzanne Legrand, Héliane Legrand et Simone de Keranflec’h, née Boisboissel, furent des héroïnes de la Résistance dont il convient de saluer ici le grand courage et la force d’âme, elles qui furent parmi les premières à poursuivre la lutte après l’invasion de notre pays. Cet article veut honorer leur mémoire, et rappeler ce qu’elles ont fait au péril de leur vie pour participer à la libération de la France.

 

 Heliane        FFL

Héliane Bergé, née Legrand

Dès 1940, Héliane Legrand, accompagnée d’une amie, quitte Paris juste avant l’arrivée des Allemands, se déplaçant en voiture en Normandie et en Bretagne en effectuant des liaisons avec la 51ème Division des Highlands, ainsi que des réfugiés de l'exode et d’autres clandestins jusqu'à l'arrivée de la Wehrmacht. Elles s'embarquent toutes les deux en mai ou juin 1940 sous le feu ennemi, à la dernière minute, avec des marins-pêcheurs depuis la Normandie car les ports bretons viennent d’être occupés, dans un des derniers bateaux disponibles pour gagner Plymouth en Grande Bretagne.

Héliane est rattachée dès juillet 1940 au quartier général du général de Gaulle, au 4 Carlton Gardens, où elle rencontrera son futur mari Georges Bergé. Elle devient membre du River Emergency Service, sous uniforme de la Marine anglaise en tant que membre d’équipage, son unité comprenant des infirmières stationnées sur la Tamise qui patrouillaient le fleuve durant la bataille de Londres pour assurer les premiers secours aux victimes se retrouvant à flot ou sur les berges. En octobre 1941, après la bataille d’Angleterre, elle est transférée au service de presse française de la BBC. Elle fera partie du département de propagande du général, comme traductrice interprète (Sa mère s’étant remariée avec un anglais, Héliane passait l’été en Angleterre et maîtrisait donc parfaitement cette langue). Après un stage de formation comme agent de renseignement, elle sera envoyée en mission en octobre 1942 à Saint-Pierre-et-Miquelon par le comité National de Londres, officiellement comme chef de service d’assistance sociale, mais en réalité pour les services de renseignements en surveillant pendant un an les U-boat allemands ayant survécu à la traversée de l'Atlantique Nord et qui venaient se ravitailler en eau et vivres.

Elle est ensuite dirigée vers le Canada puis les Etats-Unis pour travailler comme conférencière à la mission française, avec pour but de convaincre le public américain de soutenir les Alliés dans la guerre contre le Reich. Elle voyagera pour cela dans tous les Etats Unis. Elle sera traductrice interprète lors de la conférence de Bretton Woods en 1944.

Héliane fut pour ces faits décorée de la médaille commémorative des services volontaires dans la France libre.

 

Héliane Legrand épouse en 1941 un militaire résistant de la première heure, Georges Bergé, qui créa la première unité de parachutistes FFL (Forces Françaises Libres) en septembre 1940, puis un noyau de résistance à Bayonne lors d'une opération en zone occupée en 1941, qui forma par la suite des agents de "renseignement et d'action" en Angleterre, pour au final commander le French Squadron sous les ordres du Major Stirling en janvier 1942. Georges Bergé sera finalement fait prisonnier près d’Héraklion en Crète, en juin 1942, après que son commando soit parvenu à détruire vingt-deux avions des forces de l’Axe lors d’une attaque d’une audace inouïe de la base aérienne allemande. Georges Bergé est le parrain de la 38e promotion de l'École militaire interarmes (1998-2000).

 

La mère d’Héliane, Lady Tiphaine Mac Donald Lucas, décide durant la guerre de rester dans sa maison au 4 avenue de Nancy à Saint-Cloud avec sa fille Suzanne Legrand. Elle y exerce une activité d’assistance sociale et d’infirmière, activité qu’elle avait déjà pratiquée auprès des blessés de la première guerre mondiale au château familial du Pélem à Saint-Nicolas-du-Pélem. Mais elle n’accepte pas la défaite française et commence dès novembre 1940 ses premières activités de résistante en envoyant des premiers renseignements en Angleterre, ce qu’elle continuera à faire régulièrement jusqu’à son arrestation.

Infirmieres

Lady Tiphaine Mac Donald Lucas et Cécile de Boisboissel, née Dubois de Gennes, épouse du frère de Tiphaine Yves de Boisboissel

 

De janvier à avril 1941, ces deux femmes aident des prisonniers français évadés d’Allemagne et des militaires désireux ou obligés de passer en zone libre. Suzanne travaille comme ambulancière à la Croix Rouge, ce qui lui sert de couverture pour ses activités de résistance, notamment pour faire transiter les militaires ou les résistants.

En 1942, Tiphaine transmet à Londres des renseignements sur les sites importants en France et en Allemagne susceptibles d’être des objectifs de bombardement par les alliés. A ce moment-là, elle n’avait pas d’adresse de destination précise pour ses courriers vers Londres et profitait de certaines occasions pour les faire passer, parfois via sa fille Héliane.

Elles faisaient toutes deux partie du réseau Comète, un groupe de résistance fondé depuis juin 1941 par la Belge Andrée De Jongh, son père Frédéric et Arnold Deppé, dont le but était d’aider les soldats et aviateurs alliés à retourner au Royaume-Uni. Les militaires étaient cachés puis recevaient de faux papiers d'identité. Ce réseau leur faisait ensuite traverser la France puis l'Espagne -pays neutre-, et les faisait enfin arriver à Gibraltar, territoire anglais, d’où ils rejoignaient leurs unités.

Tiphaine et Suzanne étaient un des relais parisiens de ce réseau Comète, qui exfiltrait des parachutistes ou aviateurs anglais ou américains tombés au cours de missions de bombardements, essentiellement des aviateurs tombés en Bretagne, récupérés par la demi-soeur de Tiphaine, Simone de Kéranflec'h, en son château du Quellennec, et qui les faisait parvenir à Paris. Leur maison de Saint- Cloud servait de lieu de passage et de planque intermédiaire. Tiphaine, qui fut membre de la Croix Rouge durant la guerre, utilisa pour ce réseau le poste "Croix Rouge" de la gare du Nord qu'elle dirigeait dans ses opérations.

En 1943, durant les mois de janvier, mars, mai, juin, octobre et novembre, elle héberge chez elle des officiers et des soldats pilotes américains tombés au cours de raids sur la France, entre autres le lieutenant Edward J Spevak et le sergent Allen M Fitzgerald après le 5 juin. Ces pilotes étaient ensuite munis de fausses cartes d’identité données par son « secteur de résistance » à un guide qui les amenait hors de France. Ce secteur était dirigé par M. Paul Aylé, arrêté en juin 1943 et fusillé, puis par Madame Elisabeth Barbier, arrêtée le 28 juin 1943. Après la disparition de ces deux personnes, les activités de recherche et de rapatriement de ces pilotes furent reprises par Tiphaine Mac Donald Lucas avec Mademoiselle Moyne, de Suresnes.

Durant cette année 1943 elle transmet également, via Madame Adam, des renseignements à Londres sur le travail, la production, la position et la spécialisation des usines de guerre en Allemagne d’après les renseignements obtenus par les ouvriers de ces usines en permission qui transitaient par la gare du Nord.

A l’automne 1943, elle participe à l’organisation du service médical des corps francs dans la banlieue de Saint-Cloud Suresnes, qui consistait à rechercher des maisons possédant des médicaments et/ou des maisons où logeaient des infirmières afin de pouvoir y soigner, le cas échéant et discrètement, des combattants de la Résistance. Ce travail de recherche et de mise en relation fut interrompu par son arrestation. En effet, à la suite de l’hébergement de deux pilotes américains, Tiphaine est arrêtée dans la nuit du 1er au 2 novembre 1943. Sa fille Suzanne dans un geste admirable, décide de se dénoncer et de se constituer également prisonnière afin d’aider sa mère. Elle était bien entendu impliquée activement dans les activités de résistance mais elle aurait eu la possibilité de se sauver lors de cette nuit, or elle fit le choix de risquer sa vie. Elle avait 30 ans.

L’histoire retiendra que c’est sur dénonciation qu’elles furent arrêtées. Tiphaine avait en effet reçu le jour précédent des pilotes américains, ce qui avait fait un peu de bruit remarqué par le voisinage. Sa voisine infirmière vint alors le lendemain s’enquérir de ce qui se passait et lui proposer de l’aide. D’un naturel confiant, Tiphaine finit par lui expliquer ses activités… Cette même voisine, maîtresse d’un officier allemand, la dénonça le lendemain aux autorités d’occupation allemandes.

Notons que Tiphaine devait recevoir le 8 novembre 1943 dans sa maison de Saint-Cloud un poste émetteur clandestin. Ce projet fut stoppé par son arrestation, dont la seule conséquence positive fut de sauver la vie de l’opérateur qui devait l’accompagner.

 

Fort heureusement la demi-sœur de Tiphaine, Simone de Keranflec’h, ne sera pas mise en cause, les autorités allemandes n’ayant pu faire le lien entre les activités des deux sœurs, lequel il est vrai n’était qu’indirect, via leurs activités de la Croix Rouge. Simone, décédée en 1968, sera décorée à titre posthume de la Légion d'honneur en 1973.

Simone

Simone de Keranflec'h Kernezne, née Boisboissel

 

ChateauQuellennec

Château du Quellennec, à Saint-Gilles-Vieux-Marché (22),

refuge des militaires américains et britanniques et relais d’exfiltration vers Paris via le réseau de résistance Comète,

organisé localement par les sœurs Simone de Keranflec’h Kernezne et Tiphaine Mac Donald Lucas, sœurs du général Yves de Boisboissel.


A l’issue de leur arrestation, Tiphaine Mac Donald Lucas et sa fille Suzanne Legrand furent transférées à Fresnes puis à Compiègne, puis déportées en Allemagne au camp de Ravensbrück le 5 février 1944.

Le calvaire enduré par Tiphaine et sa fille Suzanne prend ici une dimension totalement inhumaine, rejoignant les récits les plus apocalyptiques relatés par les « survivants de l’enfer concentrationnaire ». L’extrême dureté des conditions de vie ne fut que peu au regard de la souffrance morale causée par cette violence humaine déchainée contre elles et leurs camarades résistantes, ainsi que toutes les autres femmes qui les rejoignirent.

 

Tiphaine, née en 1884, avait 59 ans lors de son arrestation. Etant donné son âge, elle fit partie du groupe des « vieilles », et de ce fait fut affectée à des travaux en rapport avec sa force physique : elle rejoignit une équipe de réparation de vêtements de prisonniers où elle faisait dix heures par jour des tricots ou du raccommodage.

Suzanne faisait de son côté partie d’une équipe de peintres sur le camp de Ravensbrück. Elle put ainsi bénéficier d’un avantage totalement étrange dans le monde concentrationnaire, celui de bénéficier d’une loi s’appliquant à toute personne exerçant cette profession dans tout le troisième Reich : il leur était octroyé un litre de lait par jour, la loi considérant que les vapeurs toxiques des peintures nécessitaient un supplément nutritionnel de faveur. C’est ainsi qu’elle put partager avec sa mère et avec ses camarades malades, gorgée par gorgée, ce précieux apport alimentaire quotidien, ce qui les sauva de la famine.

Nous ne raconterons pas en détail dans cet article ce qu’elles durent endurer. Tiphaine eut le courage de raconter cet enfer dans un texte paru en langue anglaise quelques années après, et que vous trouverez traduit dans l’annexe 2 de cet article. Son témoignage est absolument bouleversant. La cruauté humaine y côtoie un esprit de solidarité et de communion formidable, montrant à quel point lorsque le Mal se déchaine, les ressources intérieures et spirituelles de l’homme lui permettent de se dépasser alors même qu’il apparait le plus vulnérable, le plus dégradé ou le plus rejeté.

Nous rajouterons ici quelques détails supplémentaires transmis par la fille de Suzanne Legrand, Véronique Triballeau. Tiphaine et Suzanne firent partie du très fameux convoi des 27000, en référence à la série de matricules qui leur furent donnés au départ du convoi qui les transportait au camp de Ravensbrück et qui compta dans ses rangs des déportées résistantes illustres qui firent l’honneur de notre pays après-guerre : nous y trouvons entre autres femmes remarquables Geneviève de Gaulle-Anthonioz, la nièce du Président Charles de Gaulle qui deviendra Présidente d’ATD Quart Monde, Germaine Tillion, ethnologue, Charlotte Gréco la sœur de Juliette Gréco, etc. Tiphaine se vit attribuer le numéro 27468, et Suzanne le numéro 27455. Toutes portèrent les tristes vêtements à rayures grises et bleues, avec sur le bras une bande rouge marquée d’un P pour « prisonnier politique ». La plupart n’en revinrent malheureusement pas, soit environ 700 femmes sur les 980 initiales, mortes pour la France sur le sol allemand.

Quotidiennement se déroulaient à l’extérieur des baraquements des rassemblements durant de une heure jusqu’à trois heures, quelles que soient les conditions météorologiques, le froid pouvant atteindre -27°, dans leur simple vêtement. Un matin, Tiphaine vit une de ses camarades tomber morte d’épuisement et de froid juste à ses côtés … Début 1945, au moment où il devient évident que le régime nazi n’a plus que quelques jours à vivre, la discipline exercée par les gardiens de camp devient incontrôlée et encore plus brutale. Les déjà trop maigres rations s’amenuisent.

Mais Suzanne avait des qualités de chef reconnues par ses camarades détenues à Ravensbrück (voir annexe 1), ainsi qu’un esprit de décision et un courage moral qui ont soutenu nombre d’entre elles, leur permettant d’en sortir vivantes. Plusieurs exemples de son engagement et de sa solidarité pour toutes nous sont parvenus, que nous listerons ici. Elle sauva tout d’abord sa mère de la mort. Revenant un soir du travail, Suzanne aperçoit une colonne composée de femmes âgées rangées par cinq, face à son block, parmi lesquelles sa mère et la mère d’Elisabeth Barbier, qui se tenaient là, résignées. Suzanne décide alors d’user d’un stratagème époustouflant de courage : au péril de sa vie, elle sort de sa poche un brassard rouge de policière qu’elle avait volé quelque part, et se précipite vers les deux prisonnières. Elle les malmène ouvertement et ne leur ménage ni coups ni insultes, utilisant le vocabulaire trop bien connu des gardiennes S.S., puis elle les sort des rangs. Elle parvient ainsi à les exfiltrer et à les cacher dans les bâtiments pour quelque temps, leur évitant ainsi de mourir d’épuisement. Elle usa une seconde fois de ce stratagème pour sauver une autre amie, Christiane de Cuverville. Une troisième fois, elle se cache avec certaines de ses camarades sous un matelas, durant tout un après-midi de sélection par les gardiennes, immobiles, sans même oser respirer, alors que tout le camp posait dehors, au milieu des hurlements et des chiens (Source : Lettre de Madame Denise Mac Adam Clark, 1982, surnommée Bella).

Vers la fin février 1945, soudain excédée et perdant patience, Suzanne décréta publiquement que les Allemands avaient perdu la guerre, que c’était fini pour eux etc., et ponctua ses dires par un « vive la France ! ». Le chef de la colonne qui les emmenait, une certaine Hilda, rédigea sur le champ un Meldung (document de demande de transfert au sein du camp) qui devait l’envoyer au Strafblock (block disciplinaire qui est la prison du camp, toujours surpeuplé et où la promiscuité y est effroyable) ou lui valoir une volée de coups, voire pire… Sans hésiter, elle alla au bureau de travail où les rapports étaient déposés. Il n’y avait personne dans les bureaux. Elle attendit quelques minutes puis voyant son document Meldung avec d’autres sur une pile, elle attrapa le tout et jeta l’ensemble discrètement dans les toilettes voisines. Le résultat fut spectaculaire car les Allemandes, déçues de ne voir aucune punition arriver, en conclurent que les Françaises de leur colonne étaient protégées en haut lieu, « pistonnées », et leur attitude envers elles changea complètement (Source : lettre de Madame Denise Mac Adam Clark, 1982).

Puis vint la libération. Une rumeur se fit entendre le 1er avril 1945, indiquant qu’un convoi de la Croix Rouge, escorté par l’armée soviétique, viendrait les libérer le lendemain. Tiphaine ne le crut pas pensant à une mauvaise farce de 1er avril. Mais le jour suivant, le jour même de Pâques !, arrivèrent les véhicules sanitaires tant rêvés : peut-on imaginer la joie de ces femmes sortant de l’enfer concentrationnaire ?

Elles furent rapatriées en France le 5 avril 1945. Comme premier contact avec le sol français, lors de son arrivée sur un brancard à la fameuse gare du Nord où elle avait servi, Tiphaine s’entend dire par un passant qui la croise : « celle-là, elle n’en a pas pour longtemps »… Heureusement, il se trompait, tant la force de volonté et de courage animait ces corps affaiblis.

Nous conclurons cet article par le témoignage de John W. Spence de Memphis (U.S), navigateur sur bombardier américain B 17, qui effectuait sa 8ème mission le 23 janvier 1943 en emportant 12.000 « livres » de bombes lorsqu’il fut abattu par l’artillerie anti-aérienne allemande au-dessus de la commune de Paule à l’ouest de Rostrenen, dans les Côtes du Nord. Sur les 10 hommes d’équipage, 1 fut tué, 5 furent faits prisonniers et 4 s’évadèrent, dont lui et son tireur le sergent Sidney Devers. Grâce à l’aide remarquablement coordonnée de cultivateurs faisant partie de la résistance locale, ces deux derniers seront d’abord recueillis quelques jours au château du Quellennec par Simone de Keranflec’h, puis exfiltrés sur Paris par train depuis Saint-Brieuc le 27 janvier et enfin accueillis au poste de la Croix Rouge à la gare du Nord par Tiphaine et Suzanne, accompagnées de Miss Mac Carthy, irlandaise. Ils resteront à Saint-Cloud du 27 janvier au 1er février puis seront ensuite acheminés le 13 février par train vers Bayonne, en compagnie d’officiers belges évadés, avec consigne de descendre à Dax où le réseau les escortera une fois de plus vers l’Espagne en leur faisant passer un col de contrebandiers, et en les menant par étapes jusqu’à Pampelune en Espagne puis le 27 février à l’ambassade de Grande Bretagne à Madrid, d’où ils pourront rejoindre l’Angleterre en bateau. John finira la guerre comme instructeur, avec le grade de capitaine.

En 1994, il vint rendre visite avec sa famille aux enfants de Suzanne Legrand, mariée après la guerre à M. Roger Hugounenq, mais depuis décédée en février 1982. Au 4 avenue de Nancy à Saint-Cloud il trouva Valérie Penel rejointe par sa sœur Véronique Triballeau habitant Garches, toutes deux filles de Suzanne. Il fut enchanté d’être si bien accueilli et de pouvoir revivre chaleureusement ces jours dramatiques où il fut caché dans ces lieux. M. Bertrand Cuny maire de Saint Cloud put lui faire remettre à cette occasion la médaille de la ville de Saint-Cloud par le docteur Michel Valentin, président de Rhin et Danube.

Et voici le bel hommage que John W. Spence laissa à ces femmes de grand courage dans une lettre datée du 25 juin 1994:

« I believe that Tiphaine Mac Donald Lucas and Suzanne Legrand were among the bravest of French people, people who never accepted defeat, never bowed to tyranny, never ceased to hope to be free again ».

Au nom de la France, merci à elles !

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